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STAR ACADÉMIE
Mathilde Reid
Les débuts des années 2000 sont charnières pour la télévision québécoise. Elles marquent le début d’un nouveau phénomène social, celui de Star Académie. Des albums qui se vendent à plus d’un million d’exemplaires, une tournée qui fait sa place dans le palmarès Billboard des tournées en Amérique du Nord ayant vendu le plus grand nombre de billets. Le monopole de l’émission par Pierre-Karl Péladeau et Quebecor transforme le concept en un véritable phénomène médiatique.
« Star Académie et la convergence médiatique chez Quebecor, c'est le summum du capitalisme appliqué à la culture: une bulle d'autosuffisance qui prend tellement de place que les artisans comme moi ont une place de plus en plus restreinte »
- Yves Lambert, La Bottine Souriante
Les visages des candidats se retrouvent partout en page couverture : dans les journaux, dans les magazines, à la télévision… Il n'y a aucun doute, Star Académie a complètement révolutionné la télévision québécoise.
Contexte
2003 : la première édition de Star Académie; c’est un succès phénoménal!
Si l’émission a réussi à rejoindre un bassin de Québécois aussi grand, le contexte social autour de son effervescence y joue certainement pour beaucoup. À cette période, plusieurs événements troublants affectent le Québec simultanément : la guerre en Irak, des élections ratées au Québec remettant en question la démocratie… (Desaulniers dans Le Phénomène Star Académie, Les Éditions Saint-Martin, 2004) Les Québécois ont besoin de se changer les idées, de se divertir. Ainsi, tout compte fait, Star Académie est devenu pour les Québécois un sujet d’actualité plus important que les intentions guerrières du président américain Bush ou encore de l’instabilité politique dans la province (Desaulniers, 2004).
« À Montréal seulement, 200 000 manifestants ont réagi contre les intentions guerrières de Bush. Parmi les gens ayant le droit de voter, 76% se sont présentés aux urnes. Mais à part quelques propos cyniques sur le quotient intellectuel du président des États-Unis, quelques blagues sur la déconfiture de Dumont, quelques heures passées à regarder Bagdad sous les bombardements et c’est tout… Durant ce temps, trois millions de téléspectateurs syntonisaient TVA chaque dimanche et un million chaque jour de la semaine . » - Jean-Pierre Desaulniers, anthropologue et professeur au Département de Communication de l’université du Québec à Montréal
Intérêt grandissant pour la télé-réalité
Star Académie a non seulement été une émission à succès, elle a littéralement façonné un mouvement social en faisant croître l’intérêt des québécois pour la télé-réalité. Dans les faits, Star Académie va être l’une des émissions pionnières de télé-réalité québécoise. Pour la première fois, on suit des candidats 24h sur 24h et on suit leur parcours pour entamer leur carrière. Le professeur à l'École des Médias de l’Université du Québec à Montréal Pierre Barrette explique ce nouveau phénomène qui prend racine dans l’industrie télévisuelle : « En 2003, on se retrouve avec ce nouveau format basé sur le principe expérimental d’enfermement. On prend des gens ordinaires, on les met en cage en quelque sorte, on braque les caméras sur eux et on regarde ce qu’il se passe. »
Ce nouveau format d’émission proposé a ainsi changé complètement la perception du public à l’égard des télé-réalités. Alors qu’avant on avait honte de regarder ce genre d’émission et qu’on s’en cachait, le phénomène Star Académie a suscité de nouvelles façons de concevoir la télévision : « Selon le professeur Barrette, un changement s’est opéré dans les dernières années, le public avouant plus facilement, sans honte, aimer et être diverti par ce genre télévisuel. »
« En 2003, on se retrouve avec ce nouveau format basé sur le principe expérimental d’enfermement. On prend des gens ordinaires, on les met en cage en quelque sorte, on braque les caméras sur eux et on regarde ce qu’il se passe. » - Pierre Barette
Puis, Star Académie va aussi permettre d’accorder à l’univers de la chanson une nouvelle place au sein de la télévision québécoise. L’émission ouvre la porte aux nouveaux arrivants musicaux qui rêvent de se faire connaître, « maintenant, on fabrique des célébrités à la télé. L’autoroute de la gloire est ouverte. Pour certains aspirants musiciens, la route sera courte, mais pour d’autres, elle ne s’arrêtera jamais. »
Sentiment d’appartenance
Star Académie occupe une place spéciale dans le cœur des Québécois, car l’émission a réussi à rejoindre tous et chacun. L’émission est parvenue à aller chercher des candidats de partout au Québec, pas seulement de la métropole. Jean Pierre Desaulniers, professeur en Communications à l’Université du Québec à Montréal, ajoute dans son ouvrage Le phénomène Star Académie, « Dans ce contexte, les concours d’amateurs occupent une place à part. Ils permettent non seulement de pénétrer l’univers de la télévision,mais surtout de faire partie de la famille des vedettes , pour un temps du moins. De connaître alors une double métamorphose, en image de la télé et en star de la télé. » (Desaulniers, 2004)
« Star Académie occupe une place spéciale dans le cœur des Québécois »
L’émission est allée chercher des candidats à la fois attrayants pour susciter l’attention et l’admiration, mais ceux-ci doivent aussi paraître comme des gens normaux pour que les téléspectateurs puissent s’identifier à eux (Desaulniers, 2004).
Redonner espoir
Stéphane Laporte, créateur de la première édition de Star Académie, affirme que Star Académie a su redonner espoir aux jeunes rêveurs de faire de la télévision au Québec : « Ces quatorze jeunes-là sont arrivés avec des étoiles plein les yeux et une énergie dont on avait besoin. Star Académie a donné le goût à bien du monde de croire en leurs rêves. »
Le phénomène de la Wilfredmanie
Wilfred Lebouthillier, grand gagnant de la première édition de Star Académie, illustre totalement le sentiment d’appartenance qu’ont développé le public avec les candidats. Ce dernier, chouchou de tous, a engendré une vague d’admiration au Québec. Pour Wanita Mcgraw, grande admiratrice de Lebouthillier, celui-ci a réussi à redonner espoir à n’importe qui qu’il est possible d’accomplir de grandes choses, peu importe d’où l’on vient et notre histoire.
Alain Giguère, président de la maison de sondage CROP et rédacteur pour le magazine L’Actualité, met en évidence comment la représentation à l’écran de gens ordinaires qui obtiennent du succès marque l’attention des téléspectateurs, ces derniers ayant à la preuve à l’écran que toute personne ordinaire peut devenir une grande star : « C’est tout l’aspect de la réussite qui fascine. La fierté de réussir, surtout de celui qu’on n’avait pas prévu, c’est quasiment inscrit dans nos gènes. Il n’y a qu’à regarder la fascination qu’exerce Céline Dion : From Charlemagne to Las Vegas, c’est formidable. C’est un peu de nous-mêmes qui se retrouve au sommet, c’est quelqu’un comme nous qui réussit. »
Rassembler les gens
Ainsi, Star Académie est devenue un rendez-vous le dimanche soir au Québec. Les téléspectateurs se sont rapidement identifiés aux candidats :
« Mais très tôt dans l’émission, par la présence de toutes sortes de gens, tous les téléspectateurs pouvaient se trouver une correspondance avec quelqu’un dans ce vaste paysage de parents, d’amis, de concitoyens, de camarades d’école ou de travail. Le vieux cultivateur dans le père de Wilfred, la mère douce et attentive dans celle de Marie-Élaine, le natif de Shawinigan installé à Montréal retrouver ses racines avec Jean-François. Certains vont voir dans la timidité de Pascal une partie de leur tempérament. D’autres, une énergie qui leur correspond dans la fougue d’Émilie. [...] - Jean-Pierre Desaulniers dans le Phénomène Star Académie
Ainsi, Star Académie est arrivée à rassembler des millions de personnes devant la télévision et à mettre en évidence les liens sociaux qui unissent ces millions de québécois ensemble (Desaulniers, 2004).
Autres éditions marquantes de Star Académie
Ainsi, par le succès phénoménal qu’a obtenu la première édition de Star Académie, l’émission a connu 6 autres saisons, la dernière datant de 2022. Ainsi, l’intérêt et le fort sentiment d’appartenance qu’ont les québécois envers le concept de l’émission perdurent à travers le temps, c’est certain. On se rappellera toujours les airs de Toi+Moi de l’édition de 2012 ou encore des prestations indéniables sur scène de William Cloutier qu’on a connu originalement de Mixmania. Star Académie s’inscrit donc en quelque sorte comme un phénomène de la téléréalité québécoise qui a enraciné ce genre télévisuel dans les habitudes de consommation de la culture.
Comme le dit Pierre Barrette à propos de la télé-réalité : « Vingt ans plus tard, force est de constater que le genre télévisuel s’est bel et bien enraciné. »
MIXMANIA
Audrey Lamer-Byrd
« Je danse, danse et toi, tu chantes, chantes eh oh eh eh eh oh »
Si tu as entre 18 et 25 ans, tu n’as probablement pas lu la phrase ci-haut, mais tu l’as chanté ! Mixmania est une télé-réalité sur le chant et la danse. Ayant débuté en 2002, la télé-réalité a connu quatre saisons sur les ondes de Vrak.tv et ce, jusqu’en 2015.
Un concours de talent
À la base, Mixmania est un concours pour les adolescents de 15 à 17 ans. Les jeunes souhaitaient participer à l’émission afin d'apprendre et mettre de l’avant leur talent. Chaque saison, Mixmania est réalisé de manière différente. Toutefois, le but demeure le même: se dépasser et avoir du plaisir durant cette expérience. Chacun des participants suivait des cours intensifs de perfectionnement afin d'accroire leur talent naturel. En plus de leur entrainement, les jeunes recevaient aussi des conseils sur comment vivre dans l'industrie du spectacle. Quels étaient leurs buts à la fin de la saison ? Créer un vidéoclip et produire un disque pour que les spectateurs deviennent aussi consommateurs de leur musique.
Mixmania a connu quatre saisons qui ont été diffusées par zone 3. Mixmania 1 a sorti un CD, sous le nom du groupe Aucun Regret, Défense Urbaine. De ces quatre chanteurs et quatre danseurs, nous connaissons Julie St-Pierre qui est restée dans le domaine. C’est elle-même qui a repris l’animation de l’émission pour les prochaines saisons. Sachant ce qu’était l’aventure de Mixmania, elle pouvait mieux conseiller les futurs participants :
« La journée a été le fun. On y goûte. On en parle un peu et puis après, c’est fini. Je passe à autre chose. C’est le genre de réflexions et d’enseignements que j’ai envie de partager avec les participants. » - Julie Saint-Pierre
La suite des évènements
Mixmania 2 a apporté une nouvelle touche à l'émission. Deux équipes ont été formées, les Glamies (filles) et les Stepzon (garçons). Dans cette saison, tout le monde chantait et dansait: c’était un travail encore plus ardu pour les jeunes adolescents. Claudia Bouvette de la saison 2 de Mixmania s'est, elle aussi, établie comme un symbole dans le milieu culturel du Québec. Après sa participation à la télé-réalité, elle a continué dans le domaine en tant que comédienne dans la série Jérémie qui était diffusée, elle aussi, sur les ondes de Vrak.tv. Elle a continué sa carrière en faisant des partenariats et plusieurs spectacles partout au Québec.
« Dans cette saison, tout le monde chantait et dansait: c’était un travail encore plus ardu pour les jeunes adolescents »
Mixmania 3 est donc arrivé en 2011, et ce sont les groupes All Stars et Heart Beat qui ont repris le flambeau. La saison s’est déroulée de manière semblable à la précédente. La seule différence était que les équipes étaient devenues mixtes. Puis est venue la dernière saison, celle de Mixmania 4. Pour cette édition, la production n’a pas créé de nouvelle musique, mais a plutôt opté pour la reprise de certains « hit » et en a profité pour travailler avec chacun des artistes sélectionnés.
Des admirateurs assidues
Les admirateurs de Mixmania étaient très loyaux durant la diffusion des différentes saisons. Plusieurs « fan page » ont été créés autant sur Facebook que sur Instagram. Nous pouvions y retrouver toutes sortes de contenus: des collages photos avec les participants favoris, des concours, des jeux, des prédictions... Ces fans de Mixmania avaient généralement le même âge que les participants et pouvaient donc retrouver un sentiment de compréhension et d’appartenance auprès d’eux.
Encore aujourd’hui, une grande partie du public de Mixmania consomme leur musique à temps perdu. Les paroles sont bien ancrées et rapportent un sentiment de nostalgie lorsqu’une de ces chansons se fait entendre.
Cela a fait 20 ans l’an dernier que Mixmania 1 a été diffusé. Bianca Gervais est l’une des participantes de cette saison et a trouvé important de souligner cet anniversaire. Elle a donc créé un évènement de retrouvaille pour les artistes des deux premières saisons. Un documentaire a même été réalisé à ce sujet. À sa sortie, il se classe en tête de liste comme production originale ayant attirée le plus de personnes dans ses premières 24h de sortie. Il comptait, à ce moment, déjà plus d’un million de spectateurs, preuve que les Mixmaniaques ont gardé un très bon souvenir de cette télé-réalité et qu’ils continuent de s’intéresser aux participants qui ont marqué leur adolescence.
LA VOIX
Rosemarie Lacasse
Chaque dimanche soir, chez nous, c’est la soirée La Voix. Toute la famille se réunit pour regarder cette adaptation québécoise de The Voice, qui dure depuis maintenant dix ans déjà. Depuis tout jeune, c’est le rendez-vous du dimanche soir.
Je me rappelle la soirée du Super Bowl cette année, qui tombait un dimanche, mon père est allé à l’épicerie acheter des ailes de poulet. Je lui ai demandé: «C’est pour le Super Bowl?» Il m’a répondu: «Ben non! On écoute La Voix. »
C’est un rendez-vous!
La Voix est une des téléréalités de chant la plus populaire au Québec. Le concept de l’émission est que quatre coachs doivent, à l’aveugle, choisir des candidats pour rejoindre leur équipe. Ils entreront ensuite dans diverses étapes de la compétition pour finalement couronner un participant comme ayant la voix du Québec de cette année. Après une décennie en ondes, La Voix est devenue une constante chez les familles québécoises comme la mienne. Dans un monde où la télévision traditionnelle est remplacée par les plateformes de visionnement en continu, elle reste un rendez-vous télé hebdomadaire. On peut remercier les téléréalités pour l’attraction vers la télévision traditionnelle qu’elles apportent. Grâce à leur popularité, elles permettent à la télévision d’attirer les publicitaires et donc des revenus. En effet, en ce qui concerne La Voix, la première soirée des duels de l’édition 2024 a recueilli 1.47 million en cotes d’écoute.
Ceux qu’on a connu à La Voix
L’importance de l’émission dans l’univers musical québécois se fait voir par les artistes qu’elle introduit au monde. Pour les amateurs de l’émission, découvrir de nouveaux artistes est un des avantages. Elle permet de connaître des chanteurs avant leur ascension. On compte parmi ceux-là des noms comme Ludovick Bourgeois, Kevin Bazinet, Alicia Moffet et Soran. Les deux derniers ont d’ailleurs participé au Festival d’été de Québec en 2022 et 2023 respectivement. L’émission permet aussi à des jeunes artistes de montrer leur talent devant tout le Québec, ce qui leur fait acquérir de l’expérience, même s’ils ne se rendent pas très loin dans le concours.
La ressortissante la plus populaire de La Voix reste Charlotte Cardin, qui a fait ses débuts à l’émission et est maintenant une des plus grandes stars de la province à l’international, comptant presque 2 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify. Bien qu’elle soit arrivée au deuxième rang lors de la première saison, elle est maintenant le plus grand nom qui a fait ses débuts à l’émission. Dans sa plus récente tournée, 99 nights, elle a fait le tour du Canada, en plus d’avoir des arrêts en France, en Turquie et au Luxembourg. Cette jeune artiste permet au Québec de rayonner à l’international, et tout a commencé à La Voix.
Ce qui nous rassemble
Le concept de La Voix, où l’on suit plusieurs chanteurs talentueux à travers le concours, fait en sorte qu’elle attire un public de tous âges. Le talent show permet ainsi de créer une sorte de communauté. Les péripéties de chaque semaine sont racontées dans La Presse le lendemain, ce qui fait en sorte que l’émission s’inscrit dans notre quotidien. Elle devient un sujet de conversation facile, pour connecter les jeunes et les plus vieux, qui n’ont pas nécessairement les mêmes référents culturels. «T’as vu la performance du petit jeune hier?» «Oui! Il était full bon! » Cette émission de divertissement permet donc de rassembler les familles devant leur téléviseur et dans leurs conversations.
«T’as vu la performance du petit jeune hier?» «Oui! Il était full bon! »
Les télé réalités sont souvent considérées comme du contenu de mauvais goût. Cependant, elles contribuent à notre culture de diverses manières, notamment en s’assurant d’attirer un public vers la télévision traditionnelle. Dans le cas de La Voix, l’émission contribue aussi par le fait qu’elle mette en avant des artistes d’ici qui ont ainsi la chance de devenir populaire. Elle permet aussi de créer un événement rassembleur chaque dimanche, tout en permettant aux Québécois de se reposer avant de débuter la semaine qui recommence.